– La maison picassiette –
Bijou d’art naïf d’un rêveur minutieux
– AOÛT 2019 –
Art brut, art naïf, art populaire… La maison baptisée « Picassiette« d’après le surnom de son concepteur est entièrement recouverte de mosaïque. C’est au détour d’un chemin que Raymond Isidore, alors cantonnier de la ville de Chartres, a l’idée de réaliser sa première mosaïque. Il a acheté en 1929 un verger pour y construire sa maison. Elle est d’abord composée de 3 pièces en enfilade sans eau ni électricité. Le chantier dure deux ans au bout desquels il peut désormais s’y installer avec sa femme Adrienne, veuve de 3 enfants et de 11 ans son aînée. En 1933, ses bouts de vaisselle en main, trouvailles des champs, il décide de réaliser une première mosaïque, un carrelage multicolore.
« J’ai d’abord construit ma maison pour nous abriter. La maison achevée, je me promenais dans les champs quand je vis par hasard, des petits bouts de verre, débris de porcelaine, vaisselle cassée. Je les ramassais sans intention précise, pour leurs couleurs et leur scintillement. J’ai trie le bon, jeté le mauvais. Je les ai amoncelés dans un coin de mon jardin. Alors l’idée me vint d’en faire une mosaïque, pour décorer ma maison. Au début je n’envisageais qu’une décoration partielle, se limitant aux murs. »
Raymond Isidore
Raymond Isidore et sa femme Adrienne immortalisés devant leur maison par Doisneau en 1953.
Ce qui devait se limiter au sols et aux murs s’étendit rapidement à l’ensemble de la maison. Tout y passe : le lit, les chaises, les pots de fleurs, la tuyauterie et même la machine à coudre d’Adrienne. Bientôt, l’intérieur ne lui suffit plus, il construit alors une chapelle et un logement d’été. Il acquiert une parcelle de terrain pour y aménager un jardin.
Raymond Isidore a passé 29 000 heures à décorer sa maison. Il a utilisé près de 15 tonnes de débris de faïence, verre et vaisselle. Il accomplit ce travail minutieux totalement seul, charriant des sacs pouvait aller jusqu’à 80 kg.
« Il allait chercher ses silex aux carrières de la ville avec une petite carriole qu’il traînait comme un forcené. Les morceaux de faïence, il en recupère un peu à la salle des ventes, avec des livres. »
Adrienne Rolland
S’il reçoit quelques visiteurs curieux de son vivant, son œuvre est souvent raillée par ceux qui le connaissaient… Une incompréhension semblable à celle qu’a vécue un autre artiste et qui a inspiré le surnom d’Isidore : Picasso. Cependant, en 1981, après la mort du couple Isidore, la ville de Chartres achète la Maison Picassiette qui devient monument historique deux ans plus tard. Reconnaissance tardive d’une œuvre originale mais dont la visite continue d’enthousiasmer de nombreux visiteurs chaque année.
« On a acheté un petit morceau de terrain à un voisin et on a bâti 3 petites pièces pour commencer. Une fois ces 3 pièces terminées, il lui fallait de la place, il s’est mis à travailler sur un deuxième logement. Les gens commençaient à venir visiter l’intérieur du premier logement. Il était heureux qu’on vienne le voir. »
Adrienne Rolland
La maison vue de l’extérieur.
L’intérieur de la maison.
L’intérieur de la maison est modeste. Une table, un poêle, un lit, une machine à coudre pour Adrienne, le tout obsessionnellement recouvert de mosaïque. Picassiette s’est inspiré du patrimoine chartrain, sa ville natale : derrière le lit, on aperçoit le pont Saint Hilaire et la cathédrale en arrière plan. Cette dernière sera mise à l’honneur à plusieurs reprises. C’est vraisemblablement un symbole important pour Isidore qui, enfant, aurait miraculeusement recouvré la vue après un épisode de cécité (ou plus certainement psychosomatique) dans cette même cathédrale en embrassant les pieds de la Vierge au Pilier. Le mur de la cuisine, lui, présente une vue du Mont Saint-Michel.
La chapelle.
Le tombeau de l’esprit.
Raymond Isidore est un fervent croyant. Le thème religieux et les symboles chrétiens sont omniprésents dans la maison Picassiette : Isidore a construit sa propre chapelle et ce qu’il appelle « le tombeau de l’esprit » pour se recueillir.
« Il aimait beaucoup lire, son livre de chevet c’était la bible. »
Adrienne Rolland
Dans le jardin, Isidore donne sa version morcelée du Mur des Lamentations de Jérusalem. Plus loin dans la statueraie, un portrait d’Adrienne et Isidore fait face à une tour Eiffel miniature, allusion à la capitale parisienne toute proche.
« Mon jardin, c’est le Rêve réalisé : c’est le rêve de la vie où l’on vit en esprit dans l’éternité »
Raymond Isidore
Le jardin (parvis de Jérusalem).
Le jardin (la statueraie).
La maison d’été.
La cour noire (à droite, la chaise dite « du balayeur »).
« La nuit me dictait ce que j’avais à faire, je voyais mon motif devant moi comme s’il existait vraiment. Je me levais en hâte et me mettais immédiatement au travail. Je ne choisissais aucun élément. Les morceaux de porcelaine ou de faïence se trouvaient à ma portée, prêts à être utilisés. Moi, qui n’ai jamais su dessiner de ma vie, je ne comprends pas encore comment je suis arrivé à un pareil résultat. »
Raymond Isidore
« Il était possédé. À toute heure du jour ou de la nuit, il venait poser des bouts d’assiette. Au cours d’un repas si l’inspiration lui arrivait, il se levait de table, laissait le plat refroidir et venait poser deux trois bouts d’assiette sur un visage. (…) Il a toujours été modeste. C’était pas son oeuvre, quelque chose qui lui etait commandé. Il était guide et il obéissait. »
Bernard Rolland, son beau-fils
Isidore a puisé l’inspiration dans ses rêves nocturnes. Les morceaux d’assiettes sont assemblés par la main de l’inconscient. Et c’est justement ce qui confère au lieu – ironiquement placé dans la rue « du repos » – cette atmosphère onirique et suspendue. De fresque en fresque, le visiteur circule librement dans l’intériorité de son créateur. La visite revêt des allures de pèlerinage de Chartres à l’Orient, un premier niveau d’interprétation et projet conscient d’Isidore pour Paul Fuks. Ce psychanalyste, auteur de l’article « Les rêves de porcelaine de Picassiette », a tenté de décrypter le sens caché des mosaïques. Selon lui, derrière les références à la ville de Chartres, se cache la métaphore d’une mère « toute puissante » et dans les allusions à l’Orient, le traumatisme d’un père absent « car voyageant pour son métier en terre d’Islam ».
Au delà des interprétations, le Picassiette semble avoir voulu apaiser le morcellement de son être dans une quête impossible de la réunification. Vers la fin de sa vie, Raymond Isidore sera ponctué par plusieurs séjours en asile psychiatrique. Il prophétise la fin du monde, se pense un descendant du Christ. L’avant-veille de son anniversaire, en proie à une crise démentielle sous un violent orage, il fuit dans la campagne. On ne le retrouvera que deux jours plus tard, hagard dans un fossé et ayant ingéré de la terre. Il meurt chez lui, entouré de ses mosaïques, quelques jours plus tard.
« On m’a mis balayeur dans un cimetière comme quelqu’un qu’on rejette parmi les morts, alors que j’ai des capacités pour faire quelque chose, ainsi que je l’ai prouvé. »
Raymond Isidore
Assez étonnamment, sa dernière demeure est dépourvue de mosaïque… En 2018, l’association 3R s’inspire de l’œuvre du Picassiette pour recouvrir son tombeau et permettre ainsi à Raymond Isidore le rêve éternel avec vue sur la cathédrale de Chartres.
« Je pense trop, je pense la nuit, aux autres qui sont malheureux (…) Je voudrais leur expliquer, l’esprit m’a dicté ce que je devais faire pour embellir la vie. Beaucoup de gens pourraient en faire autant mais ils n’osent pas. Moi, j’ai pris mes mains et elles m’ont rendu heureux (…) Nous sommes dans un siècle pas bien. Je voudrais qu’en partant d’ici les gens aient envie de vivre parmi les fleurs et dans la beauté. Je cherche une voie pour que les hommes sortent de leur misère »
Raymond Isidore
1900 -1964
Sources :
– « Vie privée | Cairn.info ». s. d. Consulté le 16 octobre 2020. https://www.cairn.info/vie-privee.php#cookies.
– « Présentation ». s. d. maisonpicassiettes jimdo page! Consulté le 16 octobre 2020. http://maisonpicassiette.jimdofree.com/.
– « Maison Picassiette ». s. d. Consulté le 16 octobre 2020. /fr/maison-picassiette/.
– « Le Jardin d’Assiettes » de Paul Fucks
– La maison Picassiette de Chartres dans « Il était… une œuvre ». 2018. https://www.youtube.com/watch?v=fINPCjxS8j4.
– « Maison Picassiette, l’insolite ». s. d. Consulté le 16 octobre 2020. https://www.chartres-tourisme.com/explorez/maisons-remarquables/maison-picassiette.
Vecteur carte France d’après Freepik
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